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| Ève ou la pomme, de Paul Roussel |
Le chroniqueur Jean-Benoît Nadeau était en France en octobre dernier
lorsque l’Académie française, qui se dit destinée à « épouser le temps présent et [à]
percevoir son contenu d’avenir » (Carrère d’Encausse, 2013), a jugé l’« écriture inclusive »
de « péril mortel » (Pech, 2017). Pour essayer de comprendre « le
danger », il faut avant tout définir cette notion qui, telle une gousse
d’ail à la vue d’un vampire, épouvante les Immortels.
La
« féminisation linguistique » est un ensemble de stratégies d’écriture
conçues pour « dégenrer le
français, ou encore mettre en lumière l’existence des femmes » (Lessard et
Zaccour, 2017). Elle comporte deux volets : la féminisation lexicale (ou féminisation
des appellations de personnes[1]) et la
féminisation syntaxique ou textuelle (aussi appelée « écriture inclusive »,
« rédaction épicène » ou « rédaction non sexiste »), qui vont
à l’encontre du sacrosaint postulat grammatical selon lequel « le masculin
l’emporte sur le féminin » (Dupleix, 1651; cité dans Nadeau, 2017). Voilà ce
qui tracasse les puristes : une pratique qui prône tout simplement l’abandon de
« la rédaction au masculin générique pour désigner des hommes et des
femmes » (Arbour et Nayves, 2017), car cela risquerait, selon eux, « de
mettre la confusion et le désordre dans un équilibre subtil né de l’usage »
(Dumézil et Lévi-Strauss, 1984). « Pour réformer le vocabulaire des métiers »,
ces chers messieurs, qui de toute évidence excellent dans l’art de la justesse
(ou de l’ironie), recommandent alors d’éviter le féminin, « genre
discriminatoire au premier chef », déclarent-ils, et qu’« on préfère pour les
dénominations professionnelles le genre non marqué », c’est-à-dire le masculin,
ce qui mettrait « les hommes et les femmes sur un pied de complète égalité ».
Il y a de quoi rester bouche bée. En effet, les arguments lexicaux
(généricité du masculin et polysémie des nouvelles appellations féminines), syntaxiques
(manque de clarté, d’économie et d’efficacité dans la communication), esthétiques
(sonorité désagréable), politiques (autorité académique) et psychosociaux (prestige
associé aux appellations masculines et suffixation féminine péjorative) ne
tiennent pas tout à fait la route (Dister et Moreau, 2009;
cité dans H. Baider, 2010). Lessard et
Zaccour (2017) rappellent, par exemple, que la
primauté du masculin, défendue à l’épée par la vétuste institution[2], n’est
pas intrinsèque à la langue française, mais le résultat d’une offensive politique
lancée aux 17e et 18e siècles « par des
grammairiens, des savants et des auteurs misogynes », d’abord contre les
terminaisons féminines considérées comme « superflues » (peintresse, poétesse) et les noms d’occupations savantes (professeuse, philosophesse,
autrice), puis contre la règle
d’accord de proximité (Un homme et une
femme sont heureuses). Cette initiative phallocratique, qui a permis l’expulsion
graduelle des femmes du jardin de la langue française et le contrôle des représentations
de leurs rôles dans la société, ajoutent Lessard et Zaccour (2017), demeure
d’actualité, masquée sous l’étiquette linguistique moderne de « masculin
générique » et vénérée par les chevaliers de l’Académie, dont les batailles
contre les moulins à vent ne passent jamais inaperçues dans le royaume hexagonal
français ni dans les disgracieuses contrées du reste de la francophonie.
« La
France se distingue des autres pays par sa résistance à la féminisation », confirme
Elizabeth Dawes (2004). Cependant, malgré l’opposition de l’Académie à des
propositions qu’elle juge « contraires à l’esprit de la langue » (Dumézil
et Lévi-Strauss, 1984), les appellations de personnes au féminin sont
privilégiées dans les textes administratifs français depuis 1997 (Arbour et
Nayves, 2017) et en 1999 le gouvernement a
ratifié le guide intitulé
Femme, écris ton nom, publié par
l’Institut national de la langue française.
L’automne dernier, selon la chronique de Jean-Benoît Nadeau (2017), le premier ministre Édouard Philippe a eu son
mot à dire dans la polémique sur l’« écriture inclusive », en conseillant
à ses ministres de rester ouverts à certains procédés, dont les doublets
complets (les lectrices et les lecteurs)
et les appellations féminines (autrice),
tout en évitant les « points médians » (lecteur·rice·s), afin de conjurer probablement les sombres
présages des oracles de la
langue.
Ainsi, il existe
en France dissension entre l’État, qui oriente et encourage la féminisation
linguistique, et l’Académie, qui, fidèle gardienne d’un usage supposément gravé
dans le marbre, se résiste à cette innovation (Lessard et Zaccour, 2017); même
si l’usage en question s’avère aujourd’hui aussi absurde qu’arbitraire. « Comment se fait-il que la femme de
l’ambassadeur soit ambassadrice ? », se demande Jean-Benoît Nadeau (2017), par exemple. « En toute
logique – raisonne-t-il –, elle ne devrait être que la femme de
l’ambassadeur. » Pourquoi – on pourrait également se questionner avec
Dawes (2004) – les appellations masculines dites de « haut de
gamme », comme professeur,
sont-elles à genre unique, tandis que celles de « bas de gamme »,
comme travailleur, admettent la
féminisation? Pourquoi une femme peut être une contrôleuse d’autobus, mais pas une contrôleuse de finances? Elizabeth Dawes (2004) signale également
que le masculin générique ne nomme pas les femmes, il les occulte, et que malgré
cela, beaucoup d’entre elles y trouvent leur compte. Pour Jean-Benoît Nadeau (2017), ce qui y a retardé l’évolution logique du
français depuis 40 ans, « c’est le système de valeurs des Français [et
des Françaises] davantage que la structure de la langue ». La professeure Dawes
(2004), pour qui les contraintes et les jugements de valeur ne viennent pas de
la langue elle-même, mais de l’idéologie des locuteurs et locutrices, serait
tout à fait d’accord avec le chroniqueur. La féminisation des appellations de
personnes ne serait donc pas un problème linguistique, conclut-elle, mais un
problème de société.
Au-delà
des barricades
Heureusement, tel
que Schnorhk (2017) l’exprime dans la Tribune
de Genève, « le français est un langage mouvant, formé d’un
vocabulaire où les mots vont et viennent, et qui n’a jamais été à l’abri
d’évolutions grammaticales » et sociales. Compte tenu de la connotation éthique de la féminisation de la langue (visibilité des
femmes, élimination d’un type de discrimination, respect de l’identité
féminine) (Dister et Moreau, 2009;
cité dans H. Baider, 2010), la majorité des autorités
linguistiques francophones occidentales (dont Institut national
de la langue française, mentionné plus haut), stimulées et soutenues
par les gouvernements, ont depuis longtemps adopté des stratégies de féminisation
(Lessard et Zaccour, 2017). Le Québec en est un bel exemple.
Depuis la fin des
années 1970, les femmes de la Belle Province se sont de plus en plus affirmées
dans le monde du travail et il a été par conséquent nécessaire de créer des appellations
au féminin pour bien refléter cette nouvelle réalité (Guilloton et
Vachon-L’Heureux, 2018). Les Avis de recommandation (1979, 1981, 1984) de
l’Office de la langue française (OLF), puis les guides officielles de
féminisation couvrant respectivement les appellations de personnes (1986) et
les textes (1991) ainsi qu’un nouvel avis intitulé Féminisation des appellations de personnes et rédaction épicène (2015)
font du Québec un précurseur et un phare dans la matière[3] (Arbour et Nayves, 2017; Lessard
et Zaccour, 2017).
Dans les années
1990, la Belgique francophone et la Suisse romande ont aussi publié leurs
propres répertoires d’appellations au féminin (Dawes, 2004).
Le Conseil de la communauté française belge a élaboré des règles de
féminisation pour les entités qu’il subventionne, et des guides de rédaction
non sexiste orientent les communications du gouvernement avec le public. En
Suisse romande, où les appellations féminines sont monnaie courante, la loi
exige que les autorités fédérales s’expriment de façon non sexiste, ce qui se
fait aussi à l’aide de guides confectionnés à cet effet (Lessard et Zaccour,
2017). La variation observée par Elizabeth Dawes (2004) d’un endroit à l’autre
est expression de richesse et de créativité. Ainsi, remarque-t-elle, au Canada
on privilégie les appellations féminines purement graphiques (chercheure plutôt que chercheuse; docteure au lieu de doctoresse
; auteure à la place d’autrice), même si l’Académie les
considère comme des « barbarismes » (Radio-Canada, 2014). En Belgique
francophone, « plus proche de la sensibilité française », poursuit
Dawes (2004), on a recours aux épicènes (féminisation minimaliste) : un(e) professeur, un(e) auteur, un(e) ingénieur,
un(e) docteur, un(e) écrivain; alors qu’en Suisse romande, on opte pour une
féminisation maximaliste, c’est-à-dire marquée à l’écrit et à l’oral (cheffe, écrivaine, autrice, mairesse, poétesse et consulesse).
De
nos jours, cet éventail de stratégies linguistiques témoigne de la diversité et
de la polyvalence au sein des communautés féministes, où même des néologismes comme
frœur, belleau et iel servent à
rendre compte de l’existence de « personnes non binaires, agenres, bigenres
ou fluides dans le genre » (Lessard et Zaccour, 2017). Ce ne sont pas,
bien sûr, des formes très répandues, car comme Guilloton et Vachon-L’Heureux (2018)
le rappellent, « la grammaticalité et l’intelligibilité (…) demeurent
les qualités textuelles indispensables ». Lessard et Zaccour (2017) constatent
qu’en général le développement d’un mouvement pour une rédaction non sexiste
est encore timide, mais il devrait se renforcer dans les années à venir.
La longue stagnation de
l’Académie française et de certaines personnes démontre, enfin, à quel point il
est difficile de changer les habitudes et les mentalités. Néanmoins, puisque la
langue est un outil appartenant à la totalité de ses usagers et usagères,
en principe elle devrait être parfaitement façonnable pour mieux refléter les
représentations et les rapports en société. Après tout, n’est-il pas question
d’éviter ce que l’académicienne Carrère d’Encausse (2013), paraphrasant George Orwell,
déplore : la réduction du « domaine de la pensée »? L’État, les
médias et le système d’éducation peuvent et doivent sans doute aider à faire
bouger les lignes, car cette reconquête féminine du jardin de la langue
française n’est certainement pas un passetemps des élites, comme le croient les
Immortels sur leur Olympe immuable, mais une nécessité de plus en plus présente
pour ceux et celles d’ici-bas[4].
[1] Expression qui désigne
« une personne en faisant référence soit au travail ou aux fonctions
qu’elle exécute (…) soit au rôle qu’elle joue dans la société » (Arbour et
Nayves, 2017).
[2] Ce n’est qu’à
partir de 1980, soit 345 ans après sa fondation, que l’Académie française ouvre
les portes de sa tour d’ivoire aux femmes.
[3] Ce processus s’y
poursuit aujourd’hui à travers la promotion de la féminisation syntaxique et
des formulations neutres. Le premier procédé recommande un usage modéré des
doublets complets (la lectrice et le
lecteur sont contents); alors que le second met de l’avant l’emploi des
formes épicènes (le lectorat, la clientèle). Dans les textes suivis, l’OQLF
déconseille les doublets abrégés (le [la]
réviseur[-euse]) et des notes comme « le masculin est utilisé pour alléger
le texte » (BDL, 2018; Arbour et Nayves, 2017).
[4] En novembre
dernier, Mme Carrère d'Encausse a reconnu que l’évolution de la société
française au cours de vingt dernières années a entraîné des modifications
linguistiques « dont il conviendrait aujourd'hui de prendre la mesure », afin «
de répondre aux aspirations légitimes de nos concitoyennes, qui souhaitent voir
la place qu'elles occupent dans la vie sociale, et notamment professionnelle,
reconnue par des dénominations adaptées » (Ugolini, 2017). À suivre…
Bibliographie
Arbour,
M.-È. et Nayves, H. (2017). Formation sur
la rédaction épicène. Office québécois de la langue française. Repéré à https://www.oqlf.gouv.qc.ca/redaction-epicene/20180112_formation-redaction-epicene.pdf
Banque
de dépannage linguistique (BDL) (2018). La rédaction et la communication >
Féminisation et rédaction épicène > Rédaction épicène > Généralités sur
la rédaction épicène > Questions fréquentes sur la féminisation. Office
québécois de la langue française (OQLF). Repéré à http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4015
Carrère
d’Encausse, H. (2013). À la reconquête de
la langue française. Académie française. Repéré à http://www.academie-francaise.fr/la-reconquete-de-la-langue-francaise
Dawes,
E. (2003). La féminisation des titres et fonctions dans la Francophonie : De la
morphologie à l’idéologie. Ethnologies,
25(2), 195-213. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/ethno/2003-v25-n2-ethno719/008054ar/
Dumézil,
G. et Lévi-Strauss, L. (1984). Féminisation
des titres et des fonctions. Académie française. Repéré à http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-titres-et-des-fonctions
Guilloton,
N. et Vachon-L’Heureux, P. (2018). La
féminisation au Québec. Usito. Repéré à https://www.usito.com/dictio/#/contenu/guilloton_vachon_1.the.xml
H. Baider, F. (2010). Anne Dister et Marie-Louise Moreau, Féminiser?
Vraiment pas sorcier. La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades et
titres. Louvain, De Boeck et Duculot, 2009, 207 p. Recherches féministes, 23(2), 183-188. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2010-v23-n2-rf4006/045673ar.pdf
Lessard,
M. et Zaccour, S. (2017). Grammaire non
sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus! Québec :
M éditeur; Paris : Éditions Syllepse.
Nadeau,
J.-B. (2017). Le sexe de la langue.
Le Devoir. Repéré à http://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/514005/le-sexe-de-la-langue
Pech,
M.-E. (2017). Pour l'Académie, l'écriture inclusive est un «péril mortel». Le Figaro.fr. Repéré à http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/10/26/01016-20171026ARTFIG00256-l-academie-francaise-met-en-garde-contre-le-peril-mortel-de-l-ecriture-inclusive.php
Radio-Canada
(2014). « Une auteure » est un barbarisme, selon l'Académie française. Repéré à
http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/690019/bataille-autour-de-la-feminisation-des-titres-en-france
Schnorhk,
V. (2017). Les Suisses et les Suissesses sont… belles. Tribune de Genève. Repéré à https://www.tdg.ch/vivre/societe/Les-Suisses-et-les-Suissesses-sont-belles/story/31885135
Ugolini,
S. (2017). Féminisation de la langue : l'Académie française prête à évoluer. RTL. Repéré à http://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/feminisation-de-la-langue-l-academie-francaise-prete-a-evoluer-7791109905

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