jueves, 12 de abril de 2018

Ève à la reconquête du jardin de la langue française

Ève ou la pomme, de Paul Roussel

Le chroniqueur Jean-Benoît Nadeau était en France en octobre dernier lorsque l’Académie française, qui se dit destinée à « épouser le temps présent et [à] percevoir son contenu d’avenir » (Carrère d’Encausse, 2013), a jugé l’« écriture inclusive » de « péril mortel » (Pech, 2017). Pour essayer de comprendre « le danger », il faut avant tout définir cette notion qui, telle une gousse d’ail à la vue d’un vampire, épouvante les Immortels.

La « féminisation linguistique » est un ensemble de stratégies d’écriture conçues pour « dégenrer le français, ou encore mettre en lumière l’existence des femmes » (Lessard et Zaccour, 2017). Elle comporte deux volets : la féminisation lexicale (ou féminisation des appellations de personnes[1]) et la féminisation syntaxique ou textuelle (aussi appelée « écriture inclusive », « rédaction épicène » ou « rédaction non sexiste »), qui vont à l’encontre du sacrosaint postulat grammatical selon lequel « le masculin l’emporte sur le féminin » (Dupleix, 1651; cité dans Nadeau, 2017). Voilà ce qui tracasse les puristes : une pratique qui prône tout simplement l’abandon de « la rédaction au masculin générique pour désigner des hommes et des femmes » (Arbour et Nayves, 2017), car cela risquerait, selon eux, « de mettre la confusion et le désordre dans un équilibre subtil né de l’usage » (Dumézil et Lévi-Strauss, 1984). « Pour réformer le vocabulaire des métiers », ces chers messieurs, qui de toute évidence excellent dans l’art de la justesse (ou de l’ironie), recommandent alors d’éviter le féminin, « genre discriminatoire au premier chef », déclarent-ils, et qu’« on préfère pour les dénominations professionnelles le genre non marqué », c’est-à-dire le masculin, ce qui mettrait « les hommes et les femmes sur un pied de complète égalité ».

Il y a de quoi rester bouche bée. En effet, les arguments lexicaux (généricité du masculin et polysémie des nouvelles appellations féminines), syntaxiques (manque de clarté, d’économie et d’efficacité dans la communication), esthétiques (sonorité désagréable), politiques (autorité académique) et psychosociaux (prestige associé aux appellations masculines et suffixation féminine péjorative) ne tiennent pas tout à fait la route (Dister et Moreau, 2009; cité dans H. Baider, 2010). Lessard et Zaccour (2017) rappellent, par exemple, que la primauté du masculin, défendue à l’épée par la vétuste institution[2], n’est pas intrinsèque à la langue française, mais le résultat d’une offensive politique lancée aux 17e et 18e siècles « par des grammairiens, des savants et des auteurs misogynes », d’abord contre les terminaisons féminines considérées comme « superflues » (peintresse, poétesse) et les noms d’occupations savantes (professeuse, philosophesse, autrice), puis contre la règle d’accord de proximité (Un homme et une femme sont heureuses). Cette initiative phallocratique, qui a permis l’expulsion graduelle des femmes du jardin de la langue française et le contrôle des représentations de leurs rôles dans la société, ajoutent Lessard et Zaccour (2017), demeure d’actualité, masquée sous l’étiquette linguistique moderne de « masculin générique » et vénérée par les chevaliers de l’Académie, dont les batailles contre les moulins à vent ne passent jamais inaperçues dans le royaume hexagonal français ni dans les disgracieuses contrées du reste de la francophonie.

« La France se distingue des autres pays par sa résistance à la féminisation », confirme Elizabeth Dawes (2004). Cependant, malgré l’opposition de l’Académie à des propositions qu’elle juge « contraires à l’esprit de la langue » (Dumézil et Lévi-Strauss, 1984), les appellations de personnes au féminin sont privilégiées dans les textes administratifs français depuis 1997 (Arbour et Nayves, 2017) et en 1999 le gouvernement a ratifié le guide intitulé Femme, écris ton nom, publié par l’Institut national de la langue française. L’automne dernier, selon la chronique de Jean-Benoît Nadeau (2017), le premier ministre Édouard Philippe a eu son mot à dire dans la polémique sur l’« écriture inclusive », en conseillant à ses ministres de rester ouverts à certains procédés, dont les doublets complets (les lectrices et les lecteurs) et les appellations féminines (autrice), tout en évitant les « points médians » (lecteur·rice·s), afin de conjurer probablement les sombres présages des oracles de la langue.

Ainsi, il existe en France dissension entre l’État, qui oriente et encourage la féminisation linguistique, et l’Académie, qui, fidèle gardienne d’un usage supposément gravé dans le marbre, se résiste à cette innovation (Lessard et Zaccour, 2017); même si l’usage en question s’avère aujourd’hui aussi absurde qu’arbitraire. « Comment se fait-il que la femme de l’ambassadeur soit ambassadrice ? », se demande Jean-Benoît Nadeau (2017), par exemple. « En toute logique – raisonne-t-il –, elle ne devrait être que la femme de l’ambassadeur. » Pourquoi – on pourrait également se questionner avec Dawes (2004) – les appellations masculines dites de « haut de gamme », comme professeur, sont-elles à genre unique, tandis que celles de « bas de gamme », comme travailleur, admettent la féminisation? Pourquoi une femme peut être une contrôleuse d’autobus, mais pas une contrôleuse de finances? Elizabeth Dawes (2004) signale également que le masculin générique ne nomme pas les femmes, il les occulte, et que malgré cela, beaucoup d’entre elles y trouvent leur compte. Pour Jean-Benoît Nadeau (2017), ce qui y a retardé l’évolution logique du français depuis 40 ans, « c’est le système de valeurs des Français [et des Françaises] davantage que la structure de la langue ». La professeure Dawes (2004), pour qui les contraintes et les jugements de valeur ne viennent pas de la langue elle-même, mais de l’idéologie des locuteurs et locutrices, serait tout à fait d’accord avec le chroniqueur. La féminisation des appellations de personnes ne serait donc pas un problème linguistique, conclut-elle, mais un problème de société.

Au-delà des barricades

Heureusement, tel que Schnorhk (2017) l’exprime dans la Tribune de Genève, « le français est un langage mouvant, formé d’un vocabulaire où les mots vont et viennent, et qui n’a jamais été à l’abri d’évolutions grammaticales » et sociales. Compte tenu de la connotation éthique de la féminisation de la langue (visibilité des femmes, élimination d’un type de discrimination, respect de l’identité féminine) (Dister et Moreau, 2009; cité dans H. Baider, 2010), la majorité des autorités linguistiques francophones occidentales (dont Institut national de la langue française, mentionné plus haut), stimulées et soutenues par les gouvernements, ont depuis longtemps adopté des stratégies de féminisation (Lessard et Zaccour, 2017). Le Québec en est un bel exemple.

Depuis la fin des années 1970, les femmes de la Belle Province se sont de plus en plus affirmées dans le monde du travail et il a été par conséquent nécessaire de créer des appellations au féminin pour bien refléter cette nouvelle réalité (Guilloton et Vachon-L’Heureux, 2018). Les Avis de recommandation (1979, 1981, 1984) de l’Office de la langue française (OLF), puis les guides officielles de féminisation couvrant respectivement les appellations de personnes (1986) et les textes (1991) ainsi qu’un nouvel avis intitulé Féminisation des appellations de personnes et rédaction épicène (2015) font du Québec un précurseur et un phare dans la matière[3] (Arbour et Nayves, 2017; Lessard et Zaccour, 2017).

Dans les années 1990, la Belgique francophone et la Suisse romande ont aussi publié leurs propres répertoires d’appellations au féminin (Dawes, 2004). Le Conseil de la communauté française belge a élaboré des règles de féminisation pour les entités qu’il subventionne, et des guides de rédaction non sexiste orientent les communications du gouvernement avec le public. En Suisse romande, où les appellations féminines sont monnaie courante, la loi exige que les autorités fédérales s’expriment de façon non sexiste, ce qui se fait aussi à l’aide de guides confectionnés à cet effet (Lessard et Zaccour, 2017). La variation observée par Elizabeth Dawes (2004) d’un endroit à l’autre est expression de richesse et de créativité. Ainsi, remarque-t-elle, au Canada on privilégie les appellations féminines purement graphiques (chercheure plutôt que chercheuse; docteure au lieu de doctoresse ; auteure à la place d’autrice), même si l’Académie les considère comme des « barbarismes » (Radio-Canada, 2014). En Belgique francophone, « plus proche de la sensibilité française », poursuit Dawes (2004), on a recours aux épicènes (féminisation minimaliste) : un(e) professeur, un(e) auteur, un(e) ingénieur, un(e) docteur, un(e) écrivain; alors qu’en Suisse romande, on opte pour une féminisation maximaliste, c’est-à-dire marquée à l’écrit et à l’oral (cheffe, écrivaine, autrice, mairesse, poétesse et consulesse).

De nos jours, cet éventail de stratégies linguistiques témoigne de la diversité et de la polyvalence au sein des communautés féministes, où même des néologismes comme frœur, belleau et iel servent à rendre compte de l’existence de « personnes non binaires, agenres, bigenres ou fluides dans le genre » (Lessard et Zaccour, 2017). Ce ne sont pas, bien sûr, des formes très répandues, car comme Guilloton et Vachon-L’Heureux (2018) le rappellent, « la grammaticalité et l’intelligibilité (…) demeurent les qualités textuelles indispensables ». Lessard et Zaccour (2017) constatent qu’en général le développement d’un mouvement pour une rédaction non sexiste est encore timide, mais il devrait se renforcer dans les années à venir.

La longue stagnation de l’Académie française et de certaines personnes démontre, enfin, à quel point il est difficile de changer les habitudes et les mentalités. Néanmoins, puisque la langue est un outil appartenant à la totalité de ses usagers et usagères, en principe elle devrait être parfaitement façonnable pour mieux refléter les représentations et les rapports en société. Après tout, n’est-il pas question d’éviter ce que l’académicienne Carrère d’Encausse (2013), paraphrasant George Orwell, déplore : la réduction du « domaine de la pensée »? L’État, les médias et le système d’éducation peuvent et doivent sans doute aider à faire bouger les lignes, car cette reconquête féminine du jardin de la langue française n’est certainement pas un passetemps des élites, comme le croient les Immortels sur leur Olympe immuable, mais une nécessité de plus en plus présente pour ceux et celles d’ici-bas[4].



[1] Expression qui désigne « une personne en faisant référence soit au travail ou aux fonctions qu’elle exécute (…) soit au rôle qu’elle joue dans la société » (Arbour et Nayves, 2017).
[2] Ce n’est qu’à partir de 1980, soit 345 ans après sa fondation, que l’Académie française ouvre les portes de sa tour d’ivoire aux femmes.
[3] Ce processus s’y poursuit aujourd’hui à travers la promotion de la féminisation syntaxique et des formulations neutres. Le premier procédé recommande un usage modéré des doublets complets (la lectrice et le lecteur sont contents); alors que le second met de l’avant l’emploi des formes épicènes (le lectorat, la clientèle). Dans les textes suivis, l’OQLF déconseille les doublets abrégés (le [la] réviseur[-euse]) et des notes comme « le masculin est utilisé pour alléger le texte » (BDL, 2018; Arbour et Nayves, 2017).
[4] En novembre dernier, Mme Carrère d'Encausse a reconnu que l’évolution de la société française au cours de vingt dernières années a entraîné des modifications linguistiques « dont il conviendrait aujourd'hui de prendre la mesure », afin « de répondre aux aspirations légitimes de nos concitoyennes, qui souhaitent voir la place qu'elles occupent dans la vie sociale, et notamment professionnelle, reconnue par des dénominations adaptées » (Ugolini, 2017). À suivre…

Bibliographie

Arbour, M.-È. et Nayves, H. (2017). Formation sur la rédaction épicène. Office québécois de la langue française. Repéré à https://www.oqlf.gouv.qc.ca/redaction-epicene/20180112_formation-redaction-epicene.pdf
Banque de dépannage linguistique (BDL) (2018). La rédaction et la communication > Féminisation et rédaction épicène > Rédaction épicène > Généralités sur la rédaction épicène > Questions fréquentes sur la féminisation. Office québécois de la langue française (OQLF). Repéré à http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4015
Carrère d’Encausse, H. (2013). À la reconquête de la langue française. Académie française. Repéré à http://www.academie-francaise.fr/la-reconquete-de-la-langue-francaise
Dawes, E. (2003). La féminisation des titres et fonctions dans la Francophonie : De la morphologie à l’idéologie. Ethnologies, 25(2), 195-213. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/ethno/2003-v25-n2-ethno719/008054ar/
Dumézil, G. et Lévi-Strauss, L. (1984). Féminisation des titres et des fonctions. Académie française. Repéré à http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-titres-et-des-fonctions
Guilloton, N. et Vachon-L’Heureux, P. (2018). La féminisation au Québec. Usito. Repéré à https://www.usito.com/dictio/#/contenu/guilloton_vachon_1.the.xml
H. Baider, F. (2010). Anne Dister et Marie-Louise Moreau, Féminiser? Vraiment pas sorcier. La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades et titres. Louvain, De Boeck et Duculot, 2009, 207 p. Recherches féministes, 23(2), 183-188. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2010-v23-n2-rf4006/045673ar.pdf
Lessard, M. et Zaccour, S. (2017). Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus! Québec : M éditeur; Paris : Éditions Syllepse.
Nadeau, J.-B. (2017). Le sexe de la langue. Le Devoir. Repéré à http://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/514005/le-sexe-de-la-langue
Pech, M.-E. (2017). Pour l'Académie, l'écriture inclusive est un «péril mortel». Le Figaro.fr. Repéré à http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/10/26/01016-20171026ARTFIG00256-l-academie-francaise-met-en-garde-contre-le-peril-mortel-de-l-ecriture-inclusive.php
Radio-Canada (2014). « Une auteure » est un barbarisme, selon l'Académie française. Repéré à http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/690019/bataille-autour-de-la-feminisation-des-titres-en-france
Schnorhk, V. (2017). Les Suisses et les Suissesses sont… belles. Tribune de Genève. Repéré à https://www.tdg.ch/vivre/societe/Les-Suisses-et-les-Suissesses-sont-belles/story/31885135
Ugolini, S. (2017). Féminisation de la langue : l'Académie française prête à évoluer. RTL. Repéré à http://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/feminisation-de-la-langue-l-academie-francaise-prete-a-evoluer-7791109905

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